Trouver la matière noire dans l'univers qui entraîne les corps célestes
- Le roi de Finlande

- il y a 2 jours
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Note de lecture et extrait : Une tristesse infinie, Antônio Xerxenesky
Note de lecture
Psychiatre, formé à la psychanalyse, Nicolas Legrand a intégré l'équipe soignante d'un centre de thérapie isolé dans la campagne suisse, au début des années 1950, après avoir exercé à Vichy. Il s'est installé dans le coin avec sa femme, qui s'y ennuie fortement, jusqu'à ce qu'elle trouve un emploi de journaliste scientifique à Genève. Nicolas reçoit des patients pour la plupart traumatisés par la Seconde Guerre mondiale, se met à douter de plus en plus de ses capacités à soigner ou simplement à aider, et se laisse envahir par la même mélancolie profonde dont semblent souffrir les personnes qu'il a en charge.
Une réflexion intéressante sur la psychiatrie et l'usage de la psychanalyse au sortir de la Seconde guerre mondiale, sur leur confrontation aux sciences "dures", sur l'apparition d'une concurrence médicamenteuse. Tout cela sur fond de questionnements philosophiques, politiques, religieux, moraux... On est moins embarqué par la dimension fictionnelle de ce roman que par son intelligence globale, la qualité de ses points de vue et la pertinence de ses dialogues. C'est un bon roman intellectuel, classiquement et proprement couché sur le papier, auquel il manque cependant un peu d'accidents dramatiques pour être plus prenant (surtout dans sa première moitié), un peu plus d'incarnation pour que les personnages vibrent davantage, et un peu plus de relief dans l'écriture pour être plus marquant sur un plan littéraire.

Extraits
Grippe mélancolique
La mélancolie aussi était-elle contagieuse, transmissible comme le virus de la grippe ? Une épidémie de tristesse était-elle possible ?
Tristesse cosmique
Oui, parfois, en marchant dans la forêt à la tombée de la nuit, Nicolas avait envie de s'allonger dans l'herbe et de regarder les étoiles. Oui, c'était vrai. Il y avait des moments où il ressentait la même mélancolie que celle décrite par ses patients les plus gravement atteints, une tristesse de la taille de l'univers, qui se répandait dans l'espace, qui ne connaissait pas de frontières, une tristesse cosmique. Mais cela ne durait que quelques instants. C'est le propre d'une personne saine, se dit-il, d'être capable de faire l'expérience de la tristesse pendant un moment et de la laisser de côté ensuite.
Écriture thérapeutique ?
Là-bas, à Herisau, racontait le nouveau venu, il avait supervisé un patient qui était écrivain, un individu paisible aux yeux tristes qui consacrait son temps à de longues promenades. L'une des premières questions que le médecin lui avait posées, c'était s'il comptait continuer à travailler sur ses nouvelles, romans et poèmes, pensant que la pratique de la fiction pouvait se révéler thérapeutique, ce à quoi le patient avait répondu : "Je ne suis pas ici pour écrire, mais pour être fou."
Je suis là
Alors qu'ils étaient sur le point d'arriver, il regarda sa femme et se dit : Ça, c'est la réalité, le monde n'est pas à l'intérieur de mon cerveau, Anna existe, c'est une autre personne, je sens le gravier crisser sous mes pieds, le monde existe, je suis là, et il existe la tristesse historique, la tristesse infinie de celui qui a vu l'horreur à moins d'un mètre de distance, de celui qui a découvert que son voisin pouvait être un bourreau, et je suis là et je connais toutes les raisons rationnelles d'être horriblement triste, et je dois trouver quelque chose d'irrationnel auquel me raccrocher, je dois trouver la matière noire dans l'univers qui entraîne les corps célestes, et je suis là, bien que je ne sache pas pourquoi, bien que je ne sache pas pour combien de temps, bien que je puisse mourir demain et que tout cessera d'exister, et mon corps sera incinéré ou enterré, et je redeviendrai une partie de cette nature indifférente.
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