La fatalité du sang des hommes déchus
- Le roi de Finlande

- il y a 1 jour
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Note de lecture et extraits : Le Convoi de l'eau, Akira Yoshimura
Note de lecture
Une groupe d'ingénieurs et d'ouvriers se rend dans une vallée japonaise pour étudier la possibilité d'y construire un barrage. Dans ce groupe : un homme, le narrateur, dont on découvrira qu'il a purgé précédemment une peine de prison. Au fond de cette vallée : un hameau isolé, inconnu, dont la population semble vivre déconnectée du monde moderne. Et hors du temps. Un hameau menacé de disparition si le projet de barrage voit le jour...
C'est un court récit nimbé de mystère et de beauté, porté par une écriture minimaliste, précise, saisissante, et traversé par une superbe poétique des éléments. Le point de vue narratif, non omniscient, restitue une forme d'incompréhension et un sentiment d'étrangeté de la part du narrateur, avant de déployer un jeu d'écho très subjectif entre la vie passée de ce narrateur et le sort présent du hameau. Un jeu d'écho aux résonances souvent funestes et macabres, d'autant plus étonnant qu'il n'y a pas, au début, d'interaction entre ce narrateur et les habitants du hameau. Des souvenirs et des sentiments nouveaux jaillissent dans une "proximité distante". Une conscience s'éveille, entre empathie diffuse et quête de rédemption. Brûler le passé, emporter ses morts avec soi et disparaître dans la blancheur de l'oubli.

Extraits
La marée de la vallée
De fait, la vallée était d'une humidité déconcertante, et une fois par jour, la pluie se faisait une règle de venir la visiter avant de s'en repartir.
La direction d'où venait la pluie était toujours la même, le sommet du pic qui se dressait à l'ouest de la vallée se mettait à blanchir, cela s'élargissait en un clin d'œil, et bientôt la nappe descendait le long du ravin en frôlant dans un bruit de marée la cime des arbres qui se dressaient à flanc de montagne. Ensuite, après avoir éclaboussé la vallée pendant un certain temps d'une poussière de gouttelettes, la nappe remontait à toute vitesse avec son cortège de pluie le long du flanc opposé.
Dans la vallée, après le passage de la pluie, de grandes quantités d'eau cascadaient un peu partout sur les pentes de la montagne. Et un brouillard épais chargé d'humidité avait l'habitude de stagner au fond de la vallée.
La digue de la violence
Je croyais qu'il y avait tapi au fond de moi quelque chose de mystérieux que je ne pouvais absolument pas contrôler. Une fois que la violence s'emparait de moi, elle s'exacerbait sans que je puisse l'arrêter, pour éclater soudain comme si une digue se rompait. Alors mon corps se remplissait comme d'eau chaude d'un vif plaisir.
Motifs enflammés
Des lambeaux de brume s'écoulèrent eux aussi dans la couleur des flammes, qui, teintés de rose, dessinaient sans fin des motifs inquiétants.
Minerai noir
Les couleurs de la nuit adhéraient aux fenêtres, comme du minerai noir, recelant néanmoins les premiers signes discrets du matin.
Encre de Chine
Les gens du hameau étaient toujours prostrés. Bientôt le crépuscule s'intensifia, et la brume commença à s'écouler au-dessus d'eux.
Les silhouettes des habitants du hameau genoux fléchis se diluèrent comme de l'encre de Chine dans la brume.
Un petit crâne au fond de l'eau
Les gens s'en iraient et bientôt il allait neiger. Le corps de la fille, à moitié réduit à l'état de squelette, serait sans doute enseveli, à genoux dans la neige. Et lorsque les travaux du barrage seraient terminés, les os blanchis seraient engloutis avec le paulownia au fond du lac de retenue.
Sous l'eau, la corde resterait autour des os blanchis du cou, et même si plusieurs dizaines d'années après, les articulations s'étant relâchées, les os se démantèleraient, tant que la corde ne se décomposerait pas, peut-être que le petit crâne continuerait à se balancer en souplesse à son extrémité.
Un pensée qui prend forme
Petit à petit, quelque chose de vague commençait à cristalliser en mon cœur. Les braises étaient d'un rouge aveuglant. Les yeux fixés sur le feu, je regardais une pensée prendre forme avec certitude.
Perles de brume
Le soleil éclairait-il la vallée ? La brume qui enveloppait mon corps s'illumina soudain. Des gouttes d'eau scintillantes comme des perles de brume s'écoulaient devant mes yeux éblouis.
J'ai franchi d'un bond le ruisseau.
Un abîme
Un abîme s'ouvrit au fond de moi. Tandis que dans cet espace vacant, quelque chose d'énigmatique et lourd s'engouffrait brusquement avec la violence d'un torrent en crue.
Le hameau qui avait bien voulu soigner ma blessure était en train de disparaître de cette vallée.
Effacement
Je distinguais nettement le flot blanc. La procession ne se dirigeait pas vers le monde civilisé, elle s’enfonçait davantage dans les profondeurs de la montagne. Sur les sommets, la neige arrivait jusqu’à elle, étincelant tout autour. Et elle s’y enfonçait, comme aspirée par sa blancheur.
Les yeux écarquillés, je l’ai accompagnée. Soumise à la fatalité du sang des hommes déchus, elle s’enfonçait encore plus profondément dans la montagne, à l’abri des regards.
En un point au milieu des pics, signalant peut-être l’arrivée de la neige, jaillissaient des nuages blancs. Des nuages qui s’étendaient rapidement entre les sommets.
La coulée blanche, comme aspirée par ces nuages dans lesquels elle se fondait, disparut bientôt, comme effacée du monde.
Je suis resté un long moment agrippé à la rambarde de la tour de guet, abattu. Devant mes yeux se succédaient les montagnes enneigées, indifférentes, en une étendue qui se déroulait à l’infini.
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