• Le roi de Finlande

Narguer le ciel, la terre, les bêtes, la lune

Note de lecture et extrait : Suite française, Irène Némirovsky


Note de lecture


L'exode de 1940, puis l'occupation allemande d'un village, par le prisme d'un regard acéré. Ironie caustique, lucidité sans faille, verbe d'une précision redoutable, au service d'une vérité à multiples facettes, observée sous différents angles. À hauteur d'homme et de femme, à hauteur d'enfant, ou à hauteur de chat lors d'un intermède de quelques pages d'une finesse exquise.


Peinture : chat noir sur fond bleu, le noir part en fumée.
Copyright Alexas Fotos Pixabay

Extrait


Dans la chambre où dormaient les enfants Péricand, le chat Albert avait fait son lit. Tout d'abord monté sur le couvre-pieds à fleurs aux pieds de Jacqueline, il avait commencé à le pétrir et à mordre doucement la cretonne qui exhalait une odeur de colle et de fruit, mais Nounou était survenue et l'avait chassé. Trois fois de suite, dès qu'elle avait le dos tourné, il avait regagné sa place d'un bon silencieux et d'une grâce aérienne, mais enfin il avait dû abandonné la lutte et il s'était couché sous la robe de chambre de Jacqueline au creux d'un fauteuil. Tout dormait dans la pièce. Les petits reposaient tranquillement et Nounou s'était endormie en disant son chapelet. Le chat, immobile, dardait sur le chapelet qui brillait au clair de lune un œil fixe et vert ; l'autre demeurait fermé. Le corps était caché sous la robe de chambre en flanelle rose. Peu à peu, avec une extrême douceur, il sortit une patte, puis l'autre, les allongea et les sentit frémir depuis l'articulation du haut, ressort d'acier dissimulé sous une douce et chaude fourrure jusqu'aux griffes dures et transparentes. Il prit son élan, sauta sur le lit de Nounou et la considéra longuement sans bouger ; seule l'extrémité de sa fine moustache frémissait. Il avança la patte et fit jouer les grains du chapelet ; d'abord il les agita à peine, puis il prit goût au contact lisse et frais de ces sphères minuscules et parfaites qui roulaient entre ses griffes ; il leur donna une secousse plus forte et le chapelet tomba à terre. Le chat prit peur et disparut sous un fauteuil.

Un peu plus tard, Emmanuel se réveilla et cria. Les fenêtres étaient ouvertes ainsi que les volets. La lune éclairait les toits du village ; les tuiles scintillaient comme des écailles de poisson. Le jardin était parfumé, paisible, et la lumière argentée semblait remuer comme une eau transparente, flotter et retomber doucement sur les arbres fruitiers.

Le chat, soulevant du museau les franges du fauteuil, regardait ce spectacle d'un air grave, étonné et rêveur. C'était un très jeune chat qui ne connaissait que la ville ; là-bas les nuits de juin on ne les sentait que de loin ; on en respirait parfois une bouffée tiède et grisante, mais ici le parfum montait jusqu'à ses moustaches, l'entourait, le saisissait, le pénétrait, l'étourdissait. Yeux à demi clos, il se sentait parcouru par des ondes d'odeurs puissantes et douces, celle des derniers lilas avec leur petit relent de décomposition, celle de la sève qui coule dans les arbres et celle de la terre ténébreuse et fraîche, celle des bêtes, oiseaux, taupes, souris, toutes les proies, senteur musquée de poils, de peau, odeur de sang... Il bailla de convoitise, il sauta sur le bord de la fenêtre. Il se promena longtemps le long de la gouttière. C'était là que, l'avant-veille, une main vigoureuse s'était emparée de lui et l'avait jeté sur le lit de Jacqueline sanglotante. Mais cette nuit, il ne se laisserait pas prendre. Il mesura de l'œil la distance entre la gouttière et le sol. C'était un jeu pour lui de la franchir, mais il voulut se rehausser sans doute à ses propres yeux en s'exagérant la difficulté de ce bond. Il balança son arrière-train d'un air farouche et vainqueur, balaya la gouttière de sa longue queue noire, coucha les oreilles en arrière, s'élança et se retrouva sur la terre fraîchement remuée. Un instant il hésita, il enfouit son museau dans le sol, maintenant il était au centre, au creux le plus profond, dans le giron même de la nuit. C'était à terre qu'il fallait la sentir ; les parfums étaient contenus là, entre les racines et les cailloux, ils ne s'étaient pas évaporés encore, ils ne s'étaient pas évanouis vers le ciel, ils ne s'étaient pas dilués dans l'odeur des humains. Ils étaient parlants, secrets, chauds. Ils étaient vivants. Chacun d'eux évacuait une petite vie cachée, heureuse, comestible... Hannetons, mulots, grillons et ce petit crapaud dont la voix semblait pleine de larmes cristallines... Les longues oreilles du chat, cornets roses aux poils argentés, pointus et délicatement roulées à l'intérieur comme une fleur de convolvulus, se dressèrent ; il écoutait les bruits légers des ténèbres, si fins, si mystérieux et, pour lui seul, si clairs : froissement des brins de paille dans les nids où l'oiseau veille sa couvée, frissonnement des plumes, petits coups de bec sur l'écorce d'un arbre, agitation d'ailes, d'élytres, de pattes de souris qui grattent doucement la terre et jusqu'à la sourde explosion des graines qui germent. Des yeux d'or fuyaient dans l'obscurité, les moineaux endormis sous les feuilles, le gros merle noir, la mésange, la femelle du rossignol ; le mâle était bien réveillé, lui, et chantait et lui répondait dans la forêt et sur la rivière.

On entendait encore d'autres sons : une détonation qui éclatait à intervalles réguliers montait et s'épanouissait comme une fleur et, lorsqu'elle avait cessé, le tremblement de toutes les vitres du village, le claquement des volets ouverts et refermés dans les ténèbres et des paroles angoissées qui volaient dans l'air, de fenêtre en fenêtre. Tout d'abord le chat avait sauté à chaque coup, la queue droite : des reflets de moire passaient sur sa fourrure, ses moustaches étaient raides d'émoi, puis il s'était habitué à ce fracas qui se rapprochait de plus en plus et qu'il confondait sans doute avec le tonnerre. Il fit quelques cabrioles dans les plates-bandes, effeuilla de ses griffes une rose : elle était épanouie ; elle n'attendait qu'un souffle pour tomber et mourir ; ses pétales blancs se répandraient en pluie molle et parfumée sur le sol. Brusquement le chat grimpa jusqu'au sommet d'un arbre ; son bond était aussi rapide que celui d'un écureuil, l'écorce se déchirait sous ses pattes. Des oiseaux effrayés s'envolèrent. Sur l'extrême bout d'une branche, il exécuta une danse sauvage, guerrière, insolente et hardie, narguant le ciel, la terre, les bêtes, la lune. Par moments il ouvrait sa bouche étroite et profonde, et il en sortait un miaulement strident, un appel provoquant et aigu à tous les chats du voisinage.

Dans le poulailler, dans le pigeonnier tout s'éveilla, trembla, se cacha la tête sous l'aile, sentit l'odeur de la pierre et de la mort ; une petite poule blanche grimpa précipitamment sur un baquet de zinc, le renversa et s'enfuit avec des caquètements éperdus. Mais le chat avait sauté sur l'herbe maintenant, il ne bougeait plus, il attendait. Ses yeux ronds et dorés luisaient dans l'ombre, il y eut un bruit de feuilles remuées. Il revint portant dans sa gueule un petit oiseau inerte ; il léchait doucement le sang qui coulait de sa blessure. Il but ce sang chaud, les paupières serrées, avec délice. Il avait mis ses griffes sur le cœur de la bête, tantôt les desserrant, tantôt les enfonçant dans la tendre chair, sur les os légers, d'un mouvement lent, rythmé, jusqu'à ce que ce cœur s'arrête de battre. Il mangea l'oiseau sans hâte, se lava, lustra sa queue, l'extrémité de sa belle queue de fourrure où l'humidité de la nuit avait laissé une trace mouillée et brillante. Il se sentait disposé à la bienveillance maintenant : une musaraigne fila entre ses pattes sans qu'il la retînt et il se contenta d'assener sur la tête d'une taupe un coup qui lui laissa une trace sanglante sur le museau et la laissa à demi morte, mais il n'alla pas plus loin. Il la contempla avec une petite palpitation dédaigneuse des narines et ne la toucha pas. Une autre faim s'éveillait en lui ; ses reins se creusaient, il leva le front et miaula encore une fois, un miaulement qui s'acheva en un cri impérieux et rauque. Sur le toit du poulailler, se lovant dans le clair de lue, une vieille chatte rousse venait d'apparaître. La courte nuit de juin s'achevait, les étoiles pâlissaient, l'air sentait une odeur de lait et d'herbe humide ; la lune cachée à demi derrière la forêt ne montrait plus qu'une corne rose qui s'effaçait dans le brouillard, lorsque le chat lassé, triomphant, trempé de rosée, mâchonnant un brin d'herbe entre ses dents, se coula dans la chambre de Jacqueline, sur son lit, cherchant la place tiède des petits pieds maigres. Il ronronnait comme une bouilloire.

Quelques instants plus tard, la poudrière sauta.