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Le chaos et l'étoile qui danse

Note de lecture, extraits, citations : Et Nietzsche a pleuré, Irvin Yalom


Note de lecture

Irvin Yalom imagine des interactions entre quatre personnages ayant réellement existé à la même époque (les années 1880) mais qui ne se sont pas forcément rencontrés : le médecin viennois Josef Breuer, Friedrich Nietzche, Sigmund Freud et Lou Salomé. La partie d'échecs thérapeutique et philosophique qu'il développe, aux prémices de la psychanalyse, est d'une intelligence et d'une maîtrise rares. C'est aussi un condensé passionnant de la pensée de Nietzsche, assimilé à une trame romanesque non moins passionnante. Et que l'on partage ou non les vues du philosophe, il y a là une formidable matière de réflexion. On peut parler de chef-d'œuvre.


Et Nietzsche a pleuré, Irvin Yalom, Le Livre de Poche. Note de lecture et extraits.

Extraits


La liberté

Nombre de ses aphorismes poussèrent Breuer à la réflexion : "Quel est le sceau de la liberté acquise ? – Ne plus avoir honte de soi-même." (Le Gai Savoir)


La liberté (bis)

Et sa liberté ! Quelle vie ! Pas de maison, pas d'obligations, pas de salaire à verser, pas d'enfants à élever, pas d'emploi du temps, pas de rôle à jouer, pas de statut dans la société. Il y avait quelque chose de séduisant dans cette liberté. Pourquoi Friedrich y avait-il droit et pas Josef Breuer. Nietzsche n'avait fait que prendre la sienne. "Et pourquoi pas moi", pesta Breuer.


Le désespoir

– Je ne peux pas guérir le désespoir, docteur Breuer. Je me contente simplement de l'étudier. Le désespoir est, à mes yeux, la rançon de la lucidité. Regardez la vie droit dans les yeux : vous n'y verrez que du désespoir."


Le suicide

Breuer insista. "Est-ce que vous pourriez envisager le suicide ?

– Mourir est une chose difficile. J'ai toujours considéré que le privilège des morts est de ne plus mourir !" (Le Gai Savoir)


Choisit-on sa maladie ?

Je crois qu’il est possible, reprit Breuer, de choisir sa maladie par inadvertance, en optant pour un mode de vie qui engendre une angoisse. Lorsque celle-ci devient écrasante ou chronique, elle agit à son tour sur un système organique fragile – dans le cas de la migraine, le système vasculaire. Je parlerais donc d’un choix indirect. On ne choisit pas, à proprement parler, une maladie ; en revanche on choisit bel et bien l’angoisse, et c’est l’angoisse qui se charge de choisir la maladie !


La peur (et les étoiles)

Comme vous, je me suis souvent demandé pourquoi la peur se réveille la nuit. Après vingt ans de réflexion sur cette question, je crois pouvoir affirmer que la peur ne naît pas de l'obscurité, au contraire, elle est comme les étoiles – toujours là, mais éclipsée par la lumière du jour.


Le chaos (et l'étoile)

Nietzsche parcourut de nouveau ses notes et lut à voix haute : "Il faut porter du chaos en soi pour accoucher d'une étoile qui danse." (Ainsi parlait Zarathoustra)


Cogitations

En attendant notre rendez-vous de demain, méditez cette question : si vous ne pensiez pas à ces choses désagréables, à quoi penseriez-vous ?


Le choix

– Malgré tout, Josef, vous fuyez ma question. Avez-vous vécu votre vie ? Ou bien est-ce votre vie qui vous a vécu ? L'avez-vous choisie ? Ou avez-vous été choisi par elle ? L'avez-vous aimée ? Ou la regrettez-vous ? Voilà ce que j'entends lorsque je vous demande si vous avez vécu jusqu'au bout. [...]

"Ces questions… Mais vous en connaissez la réponse ! Non, je n’ai pas choisi ! Non, je n’ai pas vécu la vie que j’ai voulue ! J’ai vécu celle que l’on m’a donnée. J’ai été, moi, le vrai moi… j’ai été enfermé dans ma propre vie.

- Et c’est là, Josef, j’en suis persuadé, la cause première de votre angoisse. Cette pression précordiale que vous ressentez est tout simplement due au fait que vous débordez d’une vie non vécue. Et votre cœur bat à l’unisson du temps qui passe, de ce temps qui ne cesse d’être vorace, qui engloutit, mais ne rend jamais rien. Qu’il est terrible de vous entendre dire que vous avez vécu la vie qu’on vous a donnée ! De vous voir affronter la mort sans avoir jamais réclamé votre liberté, si dangereuse fût-elle !"


Le devoir

– Mieux vaut, Josef, et de loin, avoir le courage de changer ses convictions. Le devoir et la fidélité sont des mensonges, des masques derrière lesquels on se cache. La délivrance exige d'opposer un "non" sacré, y compris au devoir envers les autres."

Breuer, inquiet, fixa Nietzsche droit dans les yeux.

Ce dernier s'empressa de continuer. "Vous souhaitez devenir vous-même. Combien de fois vous ai-je entendu dire cela ? Combien de fois vous ai-je entendu vous plaindre de n'avoir jamais connu la liberté, votre liberté ? Votre bonté, votre devoir, votre fidélité, voilà les barreaux de votre prison ! Ces petites vertus finiront par vous tuer ! Aussi devez-vous apprendre à connaître vos vices et votre méchanceté. Vous ne pouvez pas être à moitié libre : vos instincts, eux aussi, ont soif de liberté, comme des chiens sauvages... Tendez l'oreille : vous ne les entendez pas qui hurlent pour leur liberté ? [...]

– Votre seul devoir, c'est de devenir qui vous êtes. Soyez fort, sans quoi vous ne vous développerez que sur le dos des autres."


La solitude

Pour tout vous dire, je hais ceux qui me privent de ma solitude sans pour autant me tenir compagnie.

[...]

– Aujourd'hui je n'ai plus rien !

– Mais rien, c'est tout ! Pour être plus fort, vous devez d'abord plonger vos racines au plus profond du néant et apprendre à regarder la solitude en face.

[...]

Malgré mes belles paroles, malgré ma posture de philosophe posthume, malgré la certitude que mon heure viendra, malgré enfin ma théorie de l'éternel retour, j'ai une peur terrible de mourir seul. Savez-vous ce que c'est de savoir qu'une fois mort, on ne découvrira pas votre corps avant des jours, des semaines peut-être, jusqu'à ce que l'odeur intrigue enfin quelque étranger de passage ? J'essaie de me rassurer. Souvent, au plus fort de mon isolement, je me mets à parler tout seul. Pas trop fort, cependant, car j'ai peur de mon propre écho caverneux.


L'instant présent

Je sais d'ores et déjà qu'il ne faut pas laisser la vie vous soumettre à ses désirs, sans quoi vous franchissez le cap de la quarantaine avec le sentiment désagréable de n'avoir pas vécu. Qu'ai-je appris ? Eh bien, peut-être à vivre dans l'instant présent afin qu'à cinquante ans je ne contemple pas mes quarante ans avec remords. Il en va de même pour vous, aussi. Tous ceux qui vous connaissent bien, Sigmund, savent que vous avez des dons exceptionnels. Mais cela a un prix : plus riche le sol, plus impardonnable celui qui n'en tire rien.


Le désir, l'amour

J'ai toujours pensé, Josef, que l'on aime plus le désir que l'être désiré. [...]

Allons, disséquez encore un peu plus vos raisons profondes ! Vous découvrirez que personne n'a jamais, jamais, agi entièrement pour les autres. Tout acte est dirigé vers soi, tout service ne sert que soi, tout amour n'aime que soi. [...]

Vous paraissez surpris par mes propos ? Peut-être songez-vous aux êtres que vous aimez. Creusez plus profondément, et vous verrez que vous ne les aimez pas. Ce que vous aimez, ce sont les petites sensations agréables qu'un tel amour suscite en vous ! Vous aimez le désir, et non l'être désiré.


L'amour, la haine

Je sais bien ce qu'il en coûte d'être obsédé par un être qu'on aime et qu'on déteste tout autant !


Le couple

Je voulais simplement dire que la relation de couple idéale n'existe que lorsqu'elle n'est pas nécessaire à la survie des deux personnes liées. [...]

"Pour établir une relation entière avec autrui, il faut d'abord établir une relation avec soi-même. Si nous sommes incapables d'affronter notre propre solitude, nous ne faisons qu'utiliser les autres comme des boucliers. L'homme doit vivre comme un aigle – sans personne pour l'entendre – pour pouvoir se tourner vers les autres avec amour et se soucier de leur épanouissement.


Les enfants

Friedrich a raison, pensa-t-il, lorsqu'il dit : "Ne pas faire d'enfants avant d'être prêt à être un créateur et à engendrer des créateurs." C'est une erreur que de faire des enfants par nécessité, d'utiliser l'enfant comme un rempart à sa propre solitude, d'assigner un but à sa vie en reproduisant une simple copie de soi-même. Erreur, également, de chercher l'immortalité en crachant sa semence vers l'avenir, comme si elle contenait notre conscience !


Les larmes

"Tentons une expérience, si vous voulez bien. Pouvez-vous donner une voix à vos larmes ?" [...]

"Si mes larmes parlaient, elles diraient..." Il adopta une sorte de chuchotement qui confinait au sifflement : "Enfin libres ! Enfermées toutes ces années ! Cet homme que voilà, dur et desséché, ne nous avait jamais permis de couler."


Vivre jusqu'au bout

Vivez pleinement la vie ! L'horreur de la mort disparaît dès lors que l'on meurt en ayant vécu jusqu'au bout ! Si vous ne vivez pas au bon moment, alors vous ne mourrez jamais au bon moment non plus.


Vivre heureux

Je sais maintenant que le secret d'une vie heureuse est d'abord de vouloir ce qui est nécessaire et ensuite d'aimer ce que l'on a voulu.

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