• Le roi de Finlande

Moi, Friedrich Karl, roi de Finlande (bonus 1)

Feuilleton littéraire, Ce qui s'est réellement passé dans la blancheur du lac (cf. épisode 8)


Il est des épisodes qui se racontent moins facilement, des sensations qui se taisent sous couvert de bonne éducation, de convenances, de "qu'en-dira-t-on". Il est des choses que l'on garde pour soi mais qui demandent à sortir, des scènes et des mots que l'on porte, que l'on chérit, que l'on caresse au fil des remémorations, et qui finissent par jouir d'eux-mêmes en jaillissant par l'écriture. Je laisse donc filer les souvenirs, je laisse couler les phrases, en revenant par la plume sur l'épisode du lac, sur ce qui s'est réellement passé dans la blancheur du lac.

Le lac, la cahute sur pilotis, les eaux grises transformées en une étendue d'un liquide blanc éclatant. La boue blanche, mon corps nu, l'immersion. Je me souviens avoir lâché l'échelle et perdu toute attache, avec un bonheur inexprimable, tout enivré déjà par les effluves, la tiédeur, la douceur. Et puis il y a eu cette impression que des dizaines de bras féminins m'entraînaient vers une zone inconnue, m'accompagnaient dans un entrelacs soyeux, tournoyant, caressant. Un maelstrom. Une spirale. Une plongée dans les profondeurs : du lac, de moi-même et d'une curieuse aventure érotique.

J'ai plongé, effectivement. Et j'ai respiré, étrangement. Au fur et à mesure de la descente dans la matière du lac, le liquide épais est devenu vapeur respirable. Vapeur délicieusement euphorisante. J'ai laissé mon corps sombrer lentement et j'ai fini par pénétrer dans une sorte de pièce aux formes rondes, comme une bulle géante. Mes pieds ont atterri sur un sol moelleux. J'étais seul. L'opacité blanche autour de moi s'est dissipée légèrement, laissant apparaître des formes derrière la paroi de cette pièce-bulle. Deux formes en particulier ont attiré mon attention, deux formes qui se sont précisées lorsque j'ai avancé pour les regarder de plus près. Deux femmes : nues, tournées dans la même direction et orientées, par rapport à moi, de profil. J'ai distingué les contours de leurs fesses rebondies, leur cambrure émouvante, la forme de leurs seins gonflés de vie. L'une des deux femmes avait les bras levés, s'affairant au niveau de sa chevelure ; l'autre, à l'arrière, se rapprochait doucement. Cette "autre" est venue poser ses mains sur les hanches de sa compagne, a collé son bas-ventre au niveau de ses fesses, sa poitrine au niveau de son dos, sa bouche au niveau d'une de ses oreilles, m'a-t-il semblé. Les deux corps se sont épousés. Le rapprochement a été tendre, ponctué d'un léger frisson. La paroi qui me séparait de ces deux femmes s'est mise à ruisseler. Le tableau d'ombres mouvantes s'est troublé. Et sans que je comprenne bien comment, j'ai aperçu le corps de la seconde femme se fondre progressivement dans celui de la première. Se fondre et disparaître, de sorte que seule la silhouette de la première femme est restée apparente. Cette silhouette s'est alors tournée dans ma direction, s'immobilisant, semblant attendre quelque chose ou m'observant, tout simplement. Surpris et dans l'expectative, je n'ai pas bougé. Du temps a passé. Et c'est uniquement lorsque sa forme s'est estompée, lorsqu'elle a menacé de disparaître à son tour, que j'ai tendu les bras vers la paroi de la pièce-bulle, plongé mes mains dans une matière molle et onctueuse, avant d'y engager tout mon corps et de passer de l'autre côté.


Texte : Frédéric Viaux

Photo : Margaret Lansink, Body Maps 18